Il y a des moments dans une vie où une phrase anodine change tout.
Pas un grand discours. Pas une révélation. Juste une phrase, lancée en passant, par quelqu'un qui s'y connaît.
On était comme d'habitude. On mettait du parfum. Plusieurs fois par jour, comme on le faisait depuis des années. Le parfum, c'était notre truc. Vraiment. Pas juste un flacon posé sur une étagère. Une obsession. Une façon d'entrer dans une pièce. Une façon d'exister.
Et puis ce jour-là, un ami nous regarde et dit :
Mets-en pas sur ta barbe. Ça va décolorer ton poil. Y'a trop de produits chimiques dedans.
C'est tout.
Une phrase.
On aurait pu l'ignorer. On ne l'a pas ignorée.
Parce que cette phrase a ouvert quelque chose. Une question qu'on n'avait jamais vraiment posée. Si le parfum attaque les poils, qu'est-ce qu'il fait à la peau ? Tous les jours. Plusieurs fois par jour. Sur le cou, sur le poignet, sur la gorge.
On a commencé à lire les étiquettes.
« Fragrance. »
C'est tout ce qu'il y avait d'écrit. Un seul mot pour couvrir des dizaines, parfois des centaines de molécules non déclarées. On nous demandait de faire confiance. De ne pas s'inquiéter. De juste sentir bon et passer à autre chose.
On n'a pas réussi à passer à autre chose.
Et puis il y avait l'alcool.
On est musulmans. Pour nous, l'alcool ne se négocie pas. Pas dans un verre. Pas sur la peau. C'est une conviction. Une ligne qu'on ne franchit pas.
Alors on a cherché des alternatives. Les roll-ons traditionnels — sans alcool, huile pure. C'est comme ça que ça a toujours été fait, d'ailleurs. Avant que l'industrie n'industrialise tout, n'uniformise tout, ne mette de l'alcool partout pour que ça sèche plus vite et que les marges soient meilleures.
Mais même dans les roll-ons, ils ont fini par en mettre.
Même là.
On a arrêté de porter du parfum.
Pas par choix idéologique. Par épuisement. Parce qu'on ne savait plus quoi mettre sur notre corps sans se poser de questions. Et qu'on refusait de choisir entre sentir bon et être en paix avec ce qu'on est.
Pendant des mois, plus rien.
Et puis un matin — on ne sait plus exactement lequel — l'un de nous a dit :
Non. Stop. On ne va pas faire sans. On va faire mieux.
Ce jour-là, SOREN a commencé.
Pas dans un laboratoire. Pas dans une réunion stratégique. Dans une conversation entre deux amis qui en avaient assez d'attendre que quelqu'un d'autre règle leur problème.
On a décidé de le régler nous-mêmes.
& Saadou Barry